1er Mai 2019 à Paris. Vu et vécu de l’intérieur

Le contexte :

La FSU interpellait le 7 mai dernier le premier ministre pour lui faire part de son indignation sur la manière dont s’est déroulé la manifestation du premier mai à Paris. Cette journée est une journée importante et symbolique pour les organisations syndicales et les salariés. La journée internationale des travailleurs permet aux salarié-e-s mais aussi aux retraité-e-s et aux jeunes, d’exprimer leurs revendications. Cette année, alors qu’en province les manifestations, qui ont été massives, se sont globalement bien déroulées, ce ne fut pas le cas à Paris où le cortège syndical n’a pas pu défiler. La politique de maintien de l’ordre arrêtée pour ce 1er mai a conduit les forces de police, au motif d’éviter le regroupement d’éléments violents, à intervenir sans distinction et violemment sur la tête de cortège syndical.

Nous vous proposons ici le témoignage d’une collègue qui participait à ce défilé et qui rappelle de façon troublante ce que les manifestants du 14 juin 2016, s’opposant à la loi travail, avaient pu vivre ainsi que le traitement médiatique et gouvernemental qui en avait été fait. Pour rappel le ministre de l’économie de l’époque se nommait E. Macron !


Notre participation à cette manifestation de la fête des travailleurs (et pas du travail… nuance à connaitre. Fête de ceux qui produisent du travail) est évidente. Comme tous les ans, ce 1er mai est un RV à ne pas manquer. Depuis plus de 50 ans, nous les avons faites les manifs du 1er mai.

Depuis quelques temps, sur les ondes, les médias n’ont pas arrêté de prévenir que ce sera violent. Ils répètent ce que dit le gouvernement et notre Ministre Castaner … attention… ça va être dangereux ! Ils ont tout fait pour inciter les gens à ne pas aller manifester ce 1er mai … La manif des travailleurs, faut pas y aller ! Les jeux sont faits. On y va car on ne va quand même pas se laisser faire par ces menaces politiciennes ! Le 1er mai, c’est sacré. Et cette manif a toujours été très conviviale et familiale.

Dans le métro, les 3 stations qui précèdent Montparnasse (Denfert, Raspail, Vavin) sont « fermées sur ordre du préfet de Paris » entend-on continuellement sur les hauts parleurs. Ce sont des stations qui se trouvent sur le parcours de la manif. Montparnasse est ouverte. Ouf !

On descend avec des milliers de voyageurs et de manifestants. Mais une seule sortie est ouverte. Toutes les autres ont été bloquées. Tout le monde s’engouffre dans le même couloir… manifestants joviaux et contents de voir autant de monde, et voyageurs pour la plupart des étrangers qui cherchent désespérément la possibilité d’atteindre les grandes lignes. On les aide. Mais on est tous obligés d’aller dans le même sens et vers la même sortie : celle des grandes lignes de Montparnasse.

Là, 1er contrôle de CRS ou de gendarmes. Certains sont fouillés. Nous on passe.

Arrivés sur l’esplanade de la gare Montparnasse, au pied de la tour, grand espace qui nous mène à la place d’où doit démarrer la manif, des camions de CRS sont là et bloquent l’accès… tout le long de notre marche, des CRS arrogants placés en ligne, côte à côte, nous dévisagent. On avance en les ignorant.

Au bout de cet espace, la grande place, lieu de RV. 2è filtrage de police. Ils regardent encore les sacs pour certains, enfin, on arrive et on aperçoit les ballons des syndicats plus loin, très loin sur le boulevard Montparnasse. Beaucoup… beaucoup de monde… Cela faisait un moment qu’on n’avait pas vu çà. Les travailleurs sont tous là ! Nous avec. Nous sommes d’anciens travailleurs. A la retraite, certes, mais d’anciens quand même.

On se faufile comme on peut pour atteindre les ballons des syndicats. L’ambiance est bon enfant. Une vieille dame danse et chante devant une camionnette qui diffuse une musique révolutionnaire. Tout va bien. Syndiqués et gilets jaunes sont mélangés. Côte à côte, prêts à marcher jusqu’à la place d’Italie. Le départ de la manif est prévu à 14h30. Il est 13h45 et c’est déjà noir de monde. Nous sommes ravis. Mais nous sentons une certaine tension qui monte de la foule… On ne peut plus avancer ni se faufiler pour avancer.

Nous observons pas mal de jeunes vêtus de noirs (des black block ? ) qui se faufilent au milieu des manifestants. On se demande comment ils ont fait pour arriver jusque là avec tous les contrôles qu’il y avait partout. Mais ils sont là, parmi nous, et pas agressifs avec les manifestants.

Nous apprenons que les CRS se sont placés devant la tête de la manif et bloquent toute avancée avant l’heure officielle de départ. Les rues perpendiculaires sont également bloquées par la police et si quelqu’un veut sortir, c’est impossible. On est empêché de prendre une rue adjacente pour rejoindre nos ballons syndicaux par les côtés. Tant pis, on restera dans le secteur et on avancera avec les autres.

Nous entendions depuis un moment déjà, des coups de feu ou de grenades qui explosaient vers l’avant de la manif quand tout à coup, un mouvement de foule très impressionnant intervient et nous pousse violemment sur le côté. Nous sommes pourtant très loin de la tête de la Manif.

….. Bruits de grenades qui éclatent …. On est bloqués contre les marches d’une église, et là, une grenade tombe à 3 m de nous : gaz lacrymogène. On en a plein les yeux et la gorge… une équipe de soins volants, les « médic street » comme on les appelle, sont là et interviennent auprès de nous qui étouffons. Ils nous aspergent d’un produit dans les yeux et dans la gorge. Nous sommes soulagés mais on est sonnés !

Personne ne faisait rien de spécial. On attendait tranquillement et on reçoit des gaz sur nous ! On n’a jamais vu çà en plus de 50 ans de manifestations parisiennes !

Nous voulons sortir sur la rue adjacente pour récupérer un peu mais impossible. La police ferme les passages et nous oblige à rester dans cet espace de manifestation. Les tirs de grenades continuent. Les mouvements de foule aussi. Et cela devient dangereux. Mais sur le parvis de l’Eglise est écrit :

 » Jésus est ressuscité »…  » Alléluia »… On est sauvés !

Puis, réfugiés près d’un café à quelques pas de là, nous pouvons observer précisément la tactique de ces CRS: Ils sortent des côtés ( quand une trentaine de CRS est passée ainsi devant nous, nous étions impressionnés , les manifestants se sont mis à crier et à chanter devant ces hommes), ils s’infiltrent très rapidement au sein de la manifestation en plein milieu du boulevard. Des jeunes habillés en noirs sont là au milieu, et les CRS chargent. Les jeunes en noirs qui sont très mobiles s’enfuient sur les côtés et c’est donc les manifestants qui ne peuvent pas reculer tant il y a de monde derrière qui sont chargés. D’où ces mouvements de foule derrière et ces lancés de grenades lacrymogènes un peu partout dans la foule, le plus souvent à l’aveugle !

Non, nous n’avions jamais vu ça !

Nous avons quitté la manif avant même qu’elle démarre en trouvant une faille dans le blocage policier. Avec un sentiment de regret, mais nous étions encore sonnés. Et nous ne sommes plus très jeunes !

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